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May 4, 2009

Précision, ou confusion ?

Peu de temps libre en ce moment, et la rédaction de billets pour ce blog en a donc pris un coup. L'actualité récente est pourtant intéressante, donc je vais essayer d'être concis et précis à la fois.
La précision est d'ailleurs justement le thème qui me chatouillait les doigts et m'a fait revenir vers mon clavier.

Vous l'aurez sans doute remarqué, la grippe porcine/mexicaine/A-H1N1 (rayez les mentions inutiles) est parmi nous. A cette occasion, on observe une recrudescence des interventions de scientifiques dans les médias. Certes, cela nous change des économistes, mais le message délivré est-il clair ?

Comme mes proches le savent (et comme les futurs fidèles lecteurs de ce blog le découvriront sans doute), mon domaine de prédilection, en tant que chercheur, est la modélisation des systèmes complexes. Le terme est assez générique, mais je travaille notamment sur un projet se focalisant sur les contacts entre personnes et leur impact sur la propagation des maladies infectieuses. Autant dire que je surveille la situation actuelle avec intérêt...

Etant donné mon travail ces derniers mois, les communiqués journaliers de l'OMS et des différents centres nationaux ne me posent pas de problème de compréhension. Par contre, il est évident que ces données "brutes" devraient être retravaillées avant d'être transmises à la société dans son ensemble.

En effet, est-il bien raisonnable de supposer que tout le monde va comprendre ce qu'est une pandémie ? Laisser se développer les malentendus ne peut, à terme, qu'avoir des effets négatifs : réactions excessives, perte de crédibilité des "interventions d'experts", etc.

Techniquement, il n'y a pas à débattre trop longtemps, la situation est de type pandémique : nous avons devant nous une nouvelle souche grippale, qui peut créer des symptômes sévères, et qui se transmet directement et assez facilement entre humains. Bingo ! Toutes les conditions sont remplies...
D'ailleurs, la seule différence entre la phase 5 (atteinte) et la phase 6 (non-atteinte à ce jour) correspond au fait que la pandémie touche un nouveau continent. En bref, Mexique, Etats-Unis et Canada, cela nous donne une phase 5. Si un nouveau foyer de taille significative se développait (par exemple en Espagne), on atteindrait vraisemblablement la phase 6, même sans augmentation du nombre de victimes.

Mais une fois que cela est dit, est-on plus avancé ? Scientifiquement oui, car cela a un sens précis, mais une fois dans les médias, la définition est rapidement oubliée, et on assimile trop souvent pandémie et morts par milliers.

Le blogueur Koz, dans un billet du 3 mai, souligne un point important : "au final, si la situation est pandémique, une pandémie de gros rhumes est aussi une pandémie".
Comme il l'indique lui-même, c'est une caricature (surtout en l'absence de symptômes sévères pour les rhumes), mais il souligne très bien l'absence d'une notion essentielle : la virulence de l'infection. Techniquement, ce sont deux notions différentes, mais ce "détail" ne passe que trop rarement le filtre médiatique.

Il semblerait, (et espérons que cela se confirmera), que la souche actuelle soit relativement douce. Paradoxalement, les craintes liées à la grippe aviaire ces dernières années reposaient sur une souche beaucoup plus virulente. Mais, moins transmissible, elle n'a jamais atteint (au moins jusqu'à présent) le niveau pandémique. Ce sont deux notions bien différentes, qui mériteraient d'être expliquées lors des nombreux sujets consacrés à l'épidémie. Ce ne serait d'ailleurs pas si difficile, si on voulait bien s'en donner la peine. Au lieu de cela, on nous sert du principe de précaution, des stocks de masque, et des quidams inquiets...

On me répondra peut-être que cela ne serait pas "vendeur", mais je n'en suis même pas sûr. Et il existe, de toutes façons, encore quelques médias qui n'ont pas à se préoccuper de ce genre de considérations.

Le monde dans lequel nous vivons est plus exposé en cas d'évènement majeur (médical ou économique). Mais, dans le même temps, il est aussi extrêmement vulnérable aux fausses alertes et aux "montées en épingle". La moindre dépêche peut faire le tour du monde en quelques minutes, et comme nous le voyons, un nouveau virus se retrouve aux quatre coins de la planète en moins d'une semaine.
Ce second point peut bien entendu sembler inquiétant, et la surveillance est nécessaire, pour ne pas laisser passer une souche virulente. Mais dans le meme temps, on se retrouve avec une situation dans laquelle infectiosité et virulence ne sont plus corrélées.

Une pandémie, au XXe siècle, ne pouvait prendre forme que si infectiosité et virulence étaient toutes les deux élevées : il fallait un stock de malades énorme afin de pouvoir se propager à travers la planète malgré le peu d'échanges inter-continentaux, et il fallait un grand nombre de victimes avant que l'on soit en mesure de faire le lien entre elles.
Aujourd'hui, la mobilité de la population propage toute nouvelle souche virale plus rapidement que jamais, et le niveau de surveillance des maladies infectieuses permet d'identifier et de suivre presque en temps réel même la plus inoffensive de ces souches.

Une pandémie n'était identifiée qu'a posteriori, et seulement si elle correspondait à une souche suffisamment virulente. Elle était donc forcément associée aux milliers (ou millions) de victimes qu'elle engendrait.
Ce n'est aujourd'hui plus le cas. Il est regrettable que ce glissement sémantique n'ait pas été expliqué ces derniers jours.

3 comments:

Ghismo said...

C'est désormais très clair, merci de ce billet.

Med'celine said...

Merci de cet éclairage sémantique intéressant, et du lien vers Koztoujours!

Dimitri Perrin said...

De rien !
Et merci pour les commentaires, ça fait toujours plaisir. :)